I
C'est un endroit bizarre. Un château fort en ville.
On l'appelle le petit château.
Je n'y avais jamais prêté grande attention avant.
Je me suis arrêté quelques instants devant la porte
d'entrée qu'ornent deux petites tourelles.
C'est l'endroit où on vient faire ce qu'on appelle
communément "ses trois jours".
Soit trois jours pendant lesquels, l'autorité militaire
va vous ausculter sous tous les coutures et déterminer
ainsi votre affectation pendant votre service militaire.
Je suis inquiet. C'est un monde qui m'est totalement
inconnu.
II
Nous sommes tous assis sur un long banc dans un des
nombreux couloirs du château. Nous attendons.
Nous attendons qu'on nous apporte une petite fiche
sur laquelle l'autorisation de rentrer chez nous sera
inscrite."l'ok pour le service".
Le lieu de l'affectation nous sera communiqué
ultérieurement.
Ces trois jours, qui n'en étaient en fait que deux,
se terminent, après une batterie de tests physiques et
intellectuels.
Cela s'est avéré moins pénible que je le craignais.
J'en avais profité pour faire un peu le con, comme
d'habitude. Lors d'un tête à tête avec un psy.
Il m'avait déjà regardé d'un air bizarre lorsque
je suis entré dans son bureau.
Il faut dire, qu'avec mon jeans, mon blazer "club" et
mes très longs cheveux, je ne lui ressemblais pas
beaucoup. Et à sa question, son pourquoi, je n'avais
pas pu m'empêcher de lui dire que j'étais une future
vedette du show-biz. Sans un mot et sur une courte
annotation, il avait aussitôt clos l'entretien.
Enfin, un soldat sorti de nulle part fit l'appel
et distribua les précieuses fiches.
Lorsque je reçu la mienne, quelle ne fut pas ma surprise
de trouver en lieu et place du "ok", deux autres mots.
"Deuxième visite".
III
Panique. C'est quoi ça ?
Je me renseigne. On me dit que je dois repasser un
entretien avec un officier et qu'ensuite je devrai
probablement aller quelques jours à l'hôpital militaire,
pour des examens complémentaires.
Quelle merde. Et elle qui va s'inquiéter! Elle était
déjà en pleurs de me quitter pendant ces trois jours.
Mon esprit tourne à toute vitesse. Mais pourquoi ?
Je ne suis pas malade !
Je repense à mon impertinence face au psy.
Cela ne peut-être que ça. Quel con je suis.
IV
Alors, on se prend pour un chanteur yéyé ?
Pardon ?
Oui, ces longs cheveux...!
Hooo..! Non, pas du tout, Monsieur, je suis
quelqu'un de sérieux, je les ai laissé
pousser un peu, mais c'est parce qu'on est proche
des grandes vacances, vous comprenez, cela ne va pas
plus loin, croyez moi.
Hummm.
Silence interminable. Il me regarde. Je lui souris
amicalement, sans rien ajouter.
Bon, finit-il par lâcher, ça ira pour cette fois,
vous devez comprendre que les longs cheveux, cela
ne plaît pas à tout le monde ici. Vous me ferez
le plaisir de les couper. Vous pouvez rentrer chez
vous.
Je n'y manquerai pas, monsieur, je vous remercie.
Putain.
V
Sur le quai balayé par le vent, elle est collée contre
moi, elle pleure.
Mais que vais-je devenir sans toi?
Ecoute..., cette instruction dure deux mois mais tu
pourras venir me voir les week-end...
Oui.
Le train est là. Elle me regarde monter dedans, les
yeux rougis. Je lui fais un signe. Et puis elle s'en
va, tête basse. J'ai la gorge serrée.
Dans quelle galère vais-je me retrouver ?
Déjà, lorsque j'ai reçu mon affectation, par courrier,
le sigle "UDA" m'avait interpellé.
Deux mois d'instructions, puis 10 mois sur site en...
Allemagne avec permission de rentrer une semaine tous
les... deux mois. "Ils" ne m'avaient pas loupé !
VI
Des chambrées nous sont assignées. Un sergent aboie
chaque mot. Je me tiens peinard. Pas un mot.
Mes compagnons ont tous l'air d'abrutis notoires.
Ils auraient pu tous jouer dans les douze salopards.
Qui à fait ses moyennes ? Hurle le sergent.
Les moyennes correspondent aux trois premières années
de lycée.
Dans un réflexe d'obéissance, déjà, je lève la main.
Je suis le seul ! Les autres se retournent vers moi,
l'air pas vraiment avenant.
Et bien vous serez chef de chambre, dit le sergent.
VII
Je fais très attention. Fini de faire le con.
Si je veux sortir d'ici entier.
Déjà une chance avec ce statut de chef de chambre,
qui m'exempte de corvées.
J'essaye de garder de la distance avec les autres.
De toute façon, j'ai rien à leur dire, je ne savais
pas que des mecs pareils pouvaient exister !
Ce sont, soit des délinquants, soit des analphabètes.
Des dangereux, qui pour beaucoup ont fait,
ce qu'on appelait à l'époque de la maison de correction
et qui cognent pour un oui ou pour un non.
VIII
C'est l'enfer. Je m'accroche autant que je peux.
Lever à zéro six zéro zéro.
Lit au "carré". Inspection. Drill.Inspection. Drill.
Les sergents gueulent à tout va.
"Vous êtes les commandos de l'aviation"!
Je commence à mettre des images sur le mot "UDA".
Tirs. Tout y passe, Fal, Vigneron, GP, etc...
Ça fait un boucan d'enfer, ça fait peur.
Mais après un mois, je commence à "m'habituer".
Je trouve mes marques. Un peu plus relax.
Même si tous les autres ont envie de me
casser la figure.
Exercices. Drill. Inspection. Tirs. Exercices,.
IX
L'Allemagne.
Dans le car qui nous transporte de la gare
à la caserne, on remarque, stupéfait, des groupes
de jeunes allemands qui font le salut hitlérien
lors de notre passage.
On y est. Un Wing Missiles.
A flanc de montagne, à une dizaine de kilomètres
de la caserne, un site rectangulaire,
des miradors à chaque angle,
entouré de deux couloirs clôturés avec
des fils barbelés. Au milieu, les fusées munies
de têtes nucléaires, dressées, pointées vers l'URSS.
Je suis en plein dans cette réalité que je
n'avais vue qu'au JT.
La mission est la protection du Wing. Of course.
On monte la garde avec les américains. Ceux qu'on
choisit de faire deux ans d'Allemagne au lieu d'un
an au Vietnam. Mais des vrais durs aussi.
La gâchette facile. Il faut préciser qu'à cette
époque, il y avait eu beaucoup d'incidents dans
des corps de garde en Allemagne, genre attaque par
des locaux. Du coup, tout le monde était à cran,
la pression était maximum.
D'ailleurs, les tours de garde se faisaient
à balles réelles, évidement,
et la première balle était déjà engagée...
X
Du fait de mon statut de chef de chambre lors de
l'instruction, j'avais été nommé caporal et était
donc responsable d'un groupe de douze soldats.
Ce qui me procurait d'autres avantages, comme une
solde plus conséquente mais surtout je n'effectuais
pas de garde en mirador mais dans le corps de garde
avec le sergent de service, prêt à la moindre alerte,
à sauter avec un chauffeur et un radio dans une jeep
anti-sabotage équipée d'un .50.
Ce truc, pour l'avoir fait plusieurs fois, je peux
vous dire que c'est de la folie, du vrai western.
Les autres avaient fini par m'accepter.
Mais j'y avais mis du mien.
A l'extinction des feux, à 22H00, j'avais pris la
bonne habitude de me mettre à la fenêtre et au clair
de lune, je leur faisais la lecture d'un bouquin.
Comme une nounou qui endort ses petits. Touchant.
XI
Pendant ce temps, on devait obtenir le "fameux"
brevet UDA. Et donc , entre les tours de garde,
la formation continuait.
Je peux vous avouer aujourd'hui que j'ai
aimé faire mon service militaire dans une
unité "active" plutôt que de le passer derrière
un bureau à m'emmerder pendant un an.
Ce fut même des plus enrichissant. Quand je dis
ça à quelqu'un aujourd'hui, il me regarde d'un drôle
d'air, se disant que je dois être un peu cinglé.
De cette fameuse formation et du brevet je vous
passerai les détails pour vous n'en raconter
qu'un seul. On a apprit à se battre, bien sur.
Attaque de sentinelles. Corps à corps avec un
adversaire muni d'un couteau, etc...
Le jour de l'examen, vous êtes dans une salle,
sur un tapis face à un de vos congénères.
Quelques mètres plus loin, un long bureau où
sont assis quelques officiers qui font office de jury.
La prise a réussir est tirée au sort.
Et l'un des officiers ne manque pas de vous dire
que vous aurez certainement votre brevet si vous
envoyez votre adversaire à l'hôpital!
Je me suis personnellement borné à lui ouvrir la
lèvre ce qui s'est révélé suffisant.
XII
Oui, j'ai appris un tas de choses.
Outre le maniement d'un tas d'armes, du
.50(mitrailleuse lourde) au revolver, la bonne
manière de se comporter en cas d'explosion nucléaire,
des sauts, qui m'ont encore sauvé la vie il y a 5 ans,
réflexes de survie encrés en moi obligent,
et un tas d'autres choses encore.
Et peu à peu, souvent à l'inverse des autres,
j'ai apprécié être là et je peux même dire que
cela m'a plu. Beaucoup.
XIII
Quelques anecdotes.
Un jour, pendant une garde, un "local" rampait dans
le no man's land en dehors du site à quelques
dizaines de mètres de la première clôture.
Le soldat belge fit les sommations d'usage avant
d'ouvrir le feu, mais avant qu'il n'ait fini,
un tireur d'élite américain avait repéré le quidam,
qui n'était d'ailleurs qu'un plaisantin, et
immédiatement tira sur notre homme.
Il le manqua et fondit en larmes...
pour l'avoir manqué.
A la caserne, il y avait un caporal, soldat de
carrière, d'un certain âge, qui avait fait la guerre
de Corée. Il était officier pendant cette guerre mais
avait été dégradé pour désobéissance je crois.
Cependant il avait reçu la plus haute distinction
américaine et en affichait la médaille sur son costume.
De ce fait, tout officier américain, qui le croisait,
fut-il général, avait l'obligation de le saluer militairement.
Lors d'une alerte-exercice impromptue, le sergent
de garde ne parlant pas un traître mot d'anglais,
je me suis retrouvé à expliquer à un général américain,
la composition de l'effectif, les munitions dont nous
disposions et d'autres choses encore dont je n'avais
pas...la moindre idée.
Des trucs du genre, j'en ai encore dix mille.
XIV
Lorsque que tout cela s'est terminé, je suis parti
sans regret, encore une fois souvent à l'inverse des
autres car ils avaient trouvé une famille et des amis,
mais avec le sentiment d'avoir approché
un certaine réalité, qui de nos foyers cotonneux nous
est complètement étrangère.
Pourtant cette réalité nous entoure, quotidiennement,
mais nous avons tous la certitude que nous n'y serons
plus jamais confrontés.
Peut on vraiment en être absolument certain ?
Dans la cas contraire, personne n'y serait préparé.
Ces remarques me vaudront sans doute un tollé
général, mais qu'importe !
Ce fut finalement une expérience extraordinaire.
J'avais vingt ans et la vie m'attendait pour
d'autres aventures.
Le blog se poursuit ailleurs
il y a 1 heure




